Jérôme et Denis : un réseau de solidarité 3D se fabrique sous nos yeux

06/05/2020 Focus
Observation de l'ESS

#Derrièrelesmasques 15 : Jérôme Pascaud est directeur du foyer de jeunes travailleurs de Saint-Amand-Montrond (Cher), Denis Meindl en est l’animateur de l’espace numérique. A l’instar de nombreux fablabs, l’espace numérique de la résidence est devenu en quelques jours une « petite usine » à visières qui essaime dans tout le département. Mais le début de l’histoire remonte à six ans…

« Si vous voulez, je vient de mettre à jour la liste des métiers qui ont reçu nos visières… », JérômePascaud est le jeune directeur de la résidence Habitat Jeunes (ex Foyer de jeunes travailleurs) de Saint-Amand-Montrond, 9500 habitants, au sud du Val de Loire, sur les premiers contreforts de l’Auvergne. Il égrène : « le centre hospitalier, des infirmières libérales, des médecins, des chirurgiens (…) des aides à domicile, le CCAS, des Ehpad, des Maisons d’accueil rurales pour personnes âgées (Marpa) (…) la gendarmerie, des mairies (…) la Croix Rouge, les Restos du cœur (…) Une épicerie, un tabac, des boulangers (…) des Pompes funèbres, une association de commerçants (…) une imprimerie, une marbrerie… à ce jour, nous avons fabriqué 1856 visières. »

Mini fablab

Jérôme relativise la quantité produite à Saint-Amand-Montrond. La presse nationale se fait déjà l’écho depuis quelques jours de l’engagement des fablabs et makers de toute la France qui, avec leurs imprimantes 3D impriment quotidiennement et par milliers des visières de protection. Mais la singularité de ce tout petit fablab (une imprimante 3D au départ de l’aventure) est d’avoir, aussi, fabriqué un réseau de solidarité quasi instantanément et en 3D…

Plaque tournante

Tout a commencé lorsque Denis, l’animateur de l’espace numérique, explique à Jérôme qu’il est possible de fabriquer des visières de protection sur l’imprimante 3D de la résidence. Les plans se partagent sur le Net et, depuis le confinement, les ateliers informatiques sont annulés, la salle numérique de la résidence est sans activité. Jérôme en informe Claire Maynadier, la sous-préfète de Saint-Amand-Montrond, qui relaye directement à la préfecture du Cher. 24 heures après, Stéphane, le délégué de la préfecture en charge de la politique de la ville appelle Jérôme et lui promet une subvention de 1000 euros pour acquérir trois autres imprimantes 3D et de la matière première. Il réquisitionne par la même occasion le stock de couvertures plastifiées de la Préfecture et le fait envoyé à Saint-Amand. Et c’est parti. En attendant l’arrivée des nouvelles imprimantes 3D, Denis commence la production sur son propre matériel et se fait aidé d’un ami maker qui a sa propre imprimante. Ils en profitent pour améliorer le modèle, remplacer élastique de maintien par du plastique et augmenter le débit de la buse de l’imprimante. Ils passent de 2 heures à 40 minutes pour imprimer une visière.

Visières et masques

Les premières visières partent dans les pharmacies, puis à l’Ehpad. Le journal local relate l’initiative. Un habitant apporte un rouleau de feuille plastique retrouvé dans son grenier, une directrice d’école du village voisin de Le Perche cède les couvertures plastifiées et les demandes affluent. En 15 jours, le foyer de jeunes travailleurs de ce bourg du Cher est devenu la plaque tournante des visières de protection pour tout le département. La résidence est même sollicitée pour accueillir un atelier de confection de masques en tissu. « On n’y connaissait rien à la couture, mais c’est à nous qu’on a demandé d’accueillir les couturières qui cherchaient un lieu… » s’amuse Jérôme. Un message est arrivé d’une Marpa qui a reçu huit visières : « Vous ne vous rendez pas compte ! Nous allons pouvoir organiser la visites des familles ! »

A l’origine…

Un flashback est nécessaire pour comprendre le phénomène. Une résidence Habitat Jeunes est « un projet politique », souligne Salim Didane, responsable du développement à l’Union national pour l’habitat des jeunes (Unhaj), « l’objectif est que les jeunes résidents (16 à 25 ans) vivent et s’inscrivent dans leur territoire. » A Saint-Amand-Montrond, la résidence accueille une soixantaine de jeunes, entre 16 et 30 ans, qui tentent de s’insérer, travaillent en interim ou sur des postes pérennes et trouvent à la résidence un lieu de vie (restaurant social, foyer, activités). La résidence est aussi un lieu ouvert sur la ville. C’est pourquoi, depuis 2014, des ateliers informatiques attirent un public très divers.

Denis Meindl, 55 ans, animateur salarié du foyer, a poussé la porte de la résidence en 2014. Au chômage, passionné d’informatique, il souhaitait contribuer à réduire la fracture numérique : « Je me rendais compte du besoin de formation des gens car tout passe par internet aujourd’hui : impôts, administrations, il n’y a pas le choix. » De quelques ateliers par mois avec un engagement bénévole, on est passé rapidement à six par semaines où se mélangent résidents du foyer et habitants. Une imprimante 3D fait son apparition quelques temps plus tard et la salle informatique se transforme en fablab.

Réseau de valeurs

Partant d’un esprit collectif, le fablab est devenu le nœud d’un réseau social à taille humaine. Alors quand l’impression de visières débute, il n’y a pas besoin de plus de trois coups de fils pour faire passer l’information. Un résident qui travaille à l’Ehpad de la ville revient avec une commande, la pharmacie relaie l’information et la Préfecture communique aussi de son côté. « C’est une action qui est totalement en phase avec les valeurs de notre mouvement (éducation populaire, transmission des savoir, solidarité) et qui fait ce lien entre le local et le monde via internet et cette culture de l’open source », explique Jérôme.

Résiste à 75°C

Si la confection de visières est moins normée que celle des masques de protection, à la résidence Habitat Jeunes de Saint-Amand, on s’est préoccupé de la qualité du produit… Le modèle a été testé dans les pires conditions… Elles ont résistée à plusieurs cycle de nettoyage à 75° C du lave-vaisselle du foyer. Durabilité garantie !