Emery Jacquillat PDG de la Camif : "nous aurions pu faire une Scic… si nous n'avions pas trouvé l'investissement à impact"

06/03/2018 Parole d'acteurs
Observation de l'ESS

Emery Jacquillat a racheté la marque Camif et son fichier client en 2009, six mois après la liquidation de la coopérative de consommateurs. Renaissance, récupération, aléa d’une histoire d’entreprise ? Le dirigeant revient sur cet itinéraire d’une marque passée de l’ESS au capitalisme socialement responsable et nous livre sa vision de l’entreprise à mission.

Est-ce que vous vous êtes posé la question, au moment de la relance de la Camif, d’opter pour un statut de l’ESS ?

En 2009, non. J’ai repris la Camif avec Matelsom que j’avais créé en SA. Il fallait lever des fonds dans le contexte de la faillite de la Camif et de crise financière après la chute de Lehman Brothers. Nous avons réussi parce que nous avons eu le soutien des acteurs du territoire, qui ont garanti nos prêts bancaires. Et s’ils l’ont fait, c’est en contrepartie de l’installation du siège, du centre de relations client et un centre logistique à Niort. A ce moment-là, nous n’avions pas le temps de nous poser la question d’une relance en coopérative. Il fallait relancer l’activité au plus vite et regagner la confiance des parties prenantes. Il y avait des tensions parce que c’était une marque emblématique de l’économie sociale et solidaire et que je n’étais pas du sérail… Ceci dit, il n’y avait personne pour reprendre la Camif.

En 2013, nous avons fait une nouvelle levée de fonds pour accélérer le développement et aller au-delà du périmètre historique des clients de la Camif. Ça a été compliqué parce que nous n’étions pas encore tout à fait rentables. Les investisseurs me faisaient comprendre que cela aurait été plus simple si nous avions fait le choix de mettre notre plateforme de relation client à Madagascar plutôt qu’à Niort… Mais ce n’était pas le projet. Par contre, c’était les débuts des fonds à impact et nous avons trouvé Citizen capital. Si nous ne les avions pas trouvés, il n’était pas exclu de se reposer la question du statut. On aurait pu faire une Scic pour associer les fournisseurs, les clients. Mais nous avons trouvé et sommes partis sur ce modèle d’une nouvelle voie, entre économie sociale et solidaire et le capitalisme traditionnel.

Pourquoi être allé jusqu’à inscrire cet objet social étendu dans vos statuts fin 2017 ? Vous auriez pu continuer à développer une démarche RSE classique…

L’intérêt d’adopter ce statut est de pérenniser la démarche de l’entreprise, au-delà d’un changement d’actionnaire ou d’un changement de dirigeant.
Ensuite, c’est structurant. La mission inscrite dans les statuts de la Camif est de  » proposer des produits et services dans la maison au bénéfice de l’Homme et de la planète, d’agir et collaborer avec tout notre écosystème pour inventer de nouveaux modèles de consommation, de production et d’organisation « . Les collaborateurs s’en sont saisis en 2016 en disant : OK on a des produits de qualité donc durables, des productions locales (73 % fabriquées en France, NDLR). Mais consommer responsable c’est aussi consommer moins et mieux. Il faut donc proposer de nouveaux services à nos clients pour trouver autour de chez eux des endroits où rénover leurs vieux meubles, réparer leur électroménager, recycler… C’est à partir de cette idée qu’est sorti l’un des plus gros investissements de l’année : le service  » La Place « , intégré au site de la Camif qui permet à nos clients de trouver des solutions près de chez eux… Si nous n’avions pas exprimé notre mission, nous ne serions probablement jamais allés sur ce sujet-là.
C’est un levier de sens et d’engagement pour nos collaborateurs, c’est aussi un levier d’innovation très fort.

L’entreprise à mission, version Camif, c’est quoi ?

Une entreprise qui s’est dotée d’une mission, inscrite dans les statuts, qui va au-delà de son cœur de métier, qui va au-delà de simplement servir l’actionnaire en termes financiers et qui adresse un enjeu de société, social ou environnemental. Nous avons travaillé cette mission avec des clients, des collaborateurs, des acteurs du territoire, des fournisseurs, des actionnaires pour avoir un impact positif sur la société dans son ensemble.

Le deuxième point clé est qu’on ne peut parler d’impact positif sans évaluer cet impact. Nous avons choisi le référentiel de BCorp qui nous vient des États-Unis où ces statuts hybrides sont apparus avec les Benefit corporations. Le questionnaire comporte plusieurs centaines de questions comme : quelle est la part de fournisseurs dans un rayon de 322 km (200 miles, NDLR) de votre siège social ? Est-ce qu’on travaille avec les banques locales, où est l’argent du Crédit coopératif, notre principale banque ?

Troisième point : la gouvernance doit permettre de s’assurer que l’entreprise reste fidèle à sa mission. Nous avons mis en place en 2016 une Cellule OSE (Objet social étendu), composée d’un représentant de chacune des parties prenantes de l’entreprise, et des administrateurs indépendants qui apportent leur éclairage. Son rôle est d’évaluer chaque année si l’entreprise se conduit fidèlement à sa mission et progresse selon des indicateurs que la cellule a mis en place.

Que peut faire ce comité d’éthique qu’est la cellule OSE pour garantir que la Camif ne sorte pas de la voie qu’elle s’est fixée ?

Le devoir de la cellule OSE est de remettre un rapport chaque année pour établir si l’entreprise agit de manière conforme à sa mission. Elle a un devoir d’alerte, si ce n’est pas le cas auprès du conseil d’administration et de toutes les parties prenantes de l’entreprise. Précisons tout de même que nous sommes lancés dans une démarche très expérimentale et pionnière… Il n’y a aucune entreprise en France qui a été jusque-là. Nous aurons besoin de quelques années pour voir comment ça marche.

Est-ce que vous comprenez que les promoteurs de l’ESS s’interrogent sur l’émergence d’un tel statut ?

Oui, en même temps, je pense que ce n’est pas parce qu’on est de l’économie sociale et solidaire qu’on s’est nécessairement posé les bonnes questions sur sa mission par exemple. L’ESS doit se saisir de ce débat, s’ouvrir à ce qui est en train de se passer et se reposer les questions : ai-je correctement exprimé ma mission ? Est-ce qu’on a interrogé nos parties prenantes ou simplement nos sociétaires ? Ce qui est très bien déjà, mais peut-être un peu limité. Est-ce qu’on évalue notre impact ? Est-ce qu’on s’améliore sur les points clés de notre action ?

Je ne sais ce que décidera le gouvernement dans la loi PACTE (évolution du Code civil, création d’un statut. NDLR.) et peu importe. L’important est qu’on ait posé le débat. Qu’il y ait un peu de frottement est plutôt positif.

Est-ce que vous en discutez avec des entrepreneurs et représentants de l’ESS ?

Oui, on discute et nous travaillons avec de nombreuses structures de l’ESS. Par exemple notre premier fournisseur de lit, c’est l’Esat du Hameau à Pau. Et à Niort nous sommes dans le bain de l’ESS avec les mutuelles. J’ai pu échanger depuis la relance de la Camif avec la Maif notamment. Ils s’intéressent à cette renaissance qui est sous une forme nouvelle, mais qui fait sens par rapport à l’Histoire… Après j’ai toujours entendu… « Statut n’est pas vertu » ce qui rejoint le débat mission/évaluation.