Un livre sur la souffrance au travail dénonce les organisations du travail délétères

Le sociologue Vincent de Gaulejac et Antoine Mercier, journaliste à France Culture, viennent de livrer un « Manifeste pour sortir du mal être au travail ». C’est un ouvrage engagé : il constate, analyse, dénonce puis propose des solutions. Pour ces deux auteurs, « il devenait indécent de continuer à discourir savamment d’une question qui les concernait directement l’un et l’autre », sans s’impliquer dans le combat. Lequel demande « d’agir simultanément pour aider les personnes et transformer les organisations », ajoutent-ils.

Edité chez Desclée de Brouwer, ce livre dégage les tendances lourdes depuis les années 80 du management et de l’organisation du travail au cours desquelles, nous sommes passés à la culture de la haute performance et de l’excellence. Ce qui s’est traduit par « la fameuse révolution managériale, expression utilisée dans les années 90 par le Medef. Il ne s’agit pas de rendre les corps dociles et productifs comme dans l’organisation taylorienne, mais de transformer l’énergie libidinale en force de travail ». Mais cette méthode de management a un coût : au nom de la mobilisation des individus, on met en place un système de « compétition interne (concurrence pour les primes, les projets, les promotions, l’avancement au mérite), on remet en cause les identités de métiers ». Plus grave, plus profonde, cette individualisation du travail et « la demande de l’implication subjective suscite une attente de reconnaissance intense. Et la frustration est immense si la demande n’est pas satisfaite. Cette spirale provoque une rupture du contrat narcissique ; l’individu s’investit « corps et âmes » pour satisfaire ses désirs de réussite, d’excellence, de réalisation de soi-même, et il se sent floué, trompé de ne pas recevoir les satisfactions attendues. Or, c’est le travail bien fait qui apporte les satisfactions les plus profondes et non les « vraies » reconnaissances artificielles imaginées par la hiérarchie ».

Des pistes pour résister et changer les pratiques managériales

Pour les deux auteurs, il y a bien sûr « ce que chacun peut faire individuellement », principalement en « prenant soin de soi », par exemple, et c’est fondateur, en se recentrant sur son métier, mais aussi en résistant « à un pouvoir qui maltraite » et en refusant le psychologisme qui individualise le mal être au travail et isole, en prenant conscience que l’on est plusieurs « à souffrir des mêmes maux ».

Et, c’est justement, vers « l’articulation de l’action individuelle et collective que Vincent de Gaulejac et Antoine Mercier nous orientent. Parmi les solutions, et non des moindres, ils nous disent qu’il faut : « Contrer le règne de l’expertise des grands cabinets de consultants » qui « vendent des recettes préétablies » qui « mettent en place une modélisation du réel sous forme de tableaux de bord, d’indicateurs, de ratios, etc., autant de langages normatifs qui s’imposent aux travailleurs de l’entreprise » ; ne pas laisser dire que les conflits sont des dysfonctionnements dus aux individus, mais que bien au contraire ils trouvent leur origine dans une organisation du travail « pathogène » ; repenser le rôle du management, les managers devant « produire » non pas de la prescription, mais de la médiation et « retrouver le plaisir au travail et l’amour du métier ».

Les auteurs s’attellent ensuite à nous livrer leur regard sur ce que l’on peut faire politiquement. Parmi leurs suggestions, on lira avec grand intérêt les chapitres concernant le rééquilibrage des intérêts privés et l’intérêt général » et la recherche de l’équilibre entre l’économique, le social et le politique, qui passe par « la promotion de l’économie solidaire contre la société de marché »…

In fine, ce livre invite à l’analyse, à une mise en perspective historique, économique et politique et à trouver les mots justes pour désindividualiser la souffrance et avoir la force d’agir. Cet ouvrage est d’un grand souffle.

Manifeste pour sortir du mal-être au travail, Vincent de Gaulejac et Antoine Mercier ; 180 pages, Ed. Desclée de Brouwer. Prix : 15 euros