« Nous ne sommes pas les prestataires de politiques publiques en recul »

18/10/2016 Parole d'acteurs
Observation et promotion de l'ESS

Philippe Jahshan, nouveau président du Mouvement associatif a travaillé quinze ans aux actions internationales de Solidarité laïque. Celui qui prend la suite de Nadia Bellaoui nous livre sa vision d’un monde associatif confronté à de profondes mutations.

Fil Cides : Quel a été votre parcours avant de devenir président du Mouvement associatif ?

Philippe Jahshan : Tout mon engagement associatif et ma carrière professionnelle se sont déroulés au sein de Solidarité laïque. C’est une association de solidarité nationale et internationale qui a été mandatée pour conduire ses actions, par une cinquantaine d’organisations de l’économie sociale : des mutuelles comme la MGEN, des banques coopératives, l’OCCE, des associations de l’éducation populaire, des fondations de l’économie sociale mais aussi des syndicats, à la fois confédéraux comme l’Unsa ou FO et des fédérations de syndicat de l’enseignement. J’ai donc évolué dans une association qui se situe au carrefour des problématiques associatives, de l’économie sociale en France et de la solidarité internationale.

Jusqu’en 2009 j’ai évolué de chargé de programme à délégué des actions internationales de l’association avant de prendre des mandats de représentation au sein de Coordination Sud, du Mouvement associatif, puis du Conseil économique, social et environnemental (Philippe Jahshan présidait le groupe association du Cese depuis décembre 2015, il a été remplacé par Jean-Karl Deschamps, Secrétaire Général Adjoint de la Ligue de l’Enseignement le 11 octobre). Je suis président de Coordination Sud depuis janvier 2015 et c’est à ce titre que je siégeais comme administrateur du Mouvement associatif.

Vous prenez la suite de Nadia Bellaoui qui, comme vous, est une professionnelle des associations et non un élu bénévole. Est-ce problématique que la présidence du Mouvement ne revienne pas à un bénévole ?

Très sincèrement, je ne le pense pas. Ce qui importe c’est la légitimité du mandat conféré par le vote et la force de l’élection, quelque soit le statut. Cela serait dommageable si cela induisait une sorte de technocratisation et une dépolitisation du champ de la représentation. J’estime, que ce n’est pas le cas notamment parce que, et c’est une spécificité du secteur, on peut être à la fois salarié et militant.

Quel est votre projet pour le Mouvement associatif ?

Nous faisons face à plusieurs évolutions. Les modèles économiques associatifs évoluent ainsi que les modes de financement. Mais la relation bénévolat salarié bouge elle aussi et nous assistons par ailleurs à l’émergence, avec le numérique à de nouvelles formes d’engagement, plus horizontales. Le développement des pétitions en ligne, pour une cause, nous montre que la tendance n’est pas à l’engagement individuel autour de principes et de valeurs qui fédèrent sur un temps long. Aujourd’hui, une cause se forme et mobilise aussi vite qu’elle se relâche.

C’est un phénomène que notre mouvement doit regarder de près car cela bouleverse aussi nos modes de représentations qui sont construits, eux, sur un mode plus vertical. Cette verticalité a une raison d’être qui est d’apporter au Mouvement associatif sa légitimité de corps intermédiaire. Mais il faudra s’ouvrir à ces nouvelles formes de mobilisation et se mettre en dialogue avec elles pour voir comment elles élargissent notre base sociale.

Un deuxième champ d’évolution est celui, plus large, de l’économie sociale et du développement de l’entrepreneuriat social. Nous avons notre carte à jouer et notre identité à faire valoir pour saisir, là aussi, les nouveautés induites par ces évolutions, mais sans tomber dans le miroir aux alouettes. Le sens de l’intérêt général ne doit pas être dévoyé par un nouveau business social qui n’est pas exempte de dérives possibles et notamment la financiarisation de l’action sociale sous la pression d’acteurs marchands qui y voient de nouvelles opportunités de croissance. Mais nous ne devons pas pour autant être relégués au rang d’anciens un peu poussiéreux en abandonnant le primat de la modernité à ceux qui apparaissent innovants parce qu’ils accolent business et entreprise à leur appellation sociale. Le monde associatif est un champ d’innovation très actif !

Alors oui, nous sommes des entreprises, il faut assumer ce mot. Nous sommes des entreprises d’une économie différente. Nous sommes des employeurs et nous pesons 3,2 % du PIB. A nous d’assumer ce poids économique et ce, sans perdre notre âme, mais en défendant nos valeurs. Le Manifeste que nous venons de remettre au Premier ministre, expose bien nos trois piliers. Le pilier économique : nous sommes des producteurs du PIB, acteurs de la richesse nationale. Le pilier social : nous sommes acteurs de l’emploi et de la lutte contre le chômage. Et le pilier de l’engagement : nous sommes acteurs d’une démocratie active, de l’engagement citoyen. Là où le lien social se délite, là où le replie sur soi menace, le fait associatif, reste extrêmement pertinent. Nous offrons des capacité de résiliences à une société qui est en tension aujourd’hui.

Comment voyez-vous évoluer le secteur associatif dans les prochaines années ?

Les croisements entre le lucratif et le non lucratif vont se poursuivre, très certainement. Les logiques horizontales aussi. Je ne crois pas pour autant à une disparation du modèle, plus traditionnel, s’il faut le qualifier ainsi, d’un champ associatif strictement porté par le bénévolat car, de fait, c’est un réservoir immense de mobilisation. Et nous aurons plus que jamais besoin de créer des liens entre les citoyens. Le mouvement associatif doit tenir son rang dans ces mutations et doit faire le lien entre le savoir-faire des acteurs pouvant offrir des alternatives à la baisse des financements publics, sans pour autant tomber dans le tout lucratif. Sinon nous serons des entreprises comme les autres. Le fait que le Mouvement associatif parvienne à regrouper ces différentes modèles que sont l’association professionnalisée et celle portée par le bénévolat démontrent que nous pouvons répondre à l’enjeu économique de nos associations et à celui de la mobilisation des citoyens désintéressés.

Dernière précision à propos de la baisse des financements publics. C’est une tendance certes, mais faut-il s’y résigner ? L’Etat doit assumer ses responsabilités et demeurer le garant de l’intérêt général. Nous n’avons pas vocation à remplacer l’Etat, nous n’avons pas vocation à devenir des béquilles sociales ou à reprendre à bas prix ce que l’Etat ne souhaite plus faire. Ce que nous défendons, et c’est aussi ce que nous avons obtenu avec la circulaire Valls, c’est la reconnaissance du droit à l’initiative et la revalorisation de la subvention. Nous sommes des acteurs à part entière, et nous pouvons être à la fois acteurs de l’innovation et aiguillons des pouvoirs publics. L’objectif est bien de travailler à un partenariat avec la puissance publique qui crée la complémentarité, plutôt que d’être les prestataires des politiques publiques qui seraient en recul. Ce n’est pas le modèle de société que nous portons.

Vous inaugurez votre présidence avec l’annonce d’un CICE associatif… après 3 ans de mobilisation. Est-ce symbolique de la faiblesse du lobbying associatif ?

L’épisode du CICE révèle en effet la manière dont nous sommes considérés par les pouvoirs publics. Nous sommes un acteur économique qui pèse 8 % de l’emploi privé, 3,2 % du PIB, un chiffre d’affaires de plus de 80 milliards d’euros. Et rappelons qu’un français sur deux est adhérent d’une association. Mais le dispositif imaginé par le gouvernement pour booster la compétitivité et l’emploi ne s’adresse qu’aux entreprises du secteur marchand ! Par contre, quand l’Etat pense emploi aidés on nous appelle à l’aide.

Nous saluons la décision récente du gouvernement, mais elle arrive très tard ! Il y a une acculturation qu’il faut faire aboutir auprès du grand public, mais aussi dans la haute administration et dans la classe politique sur le fait que le secteur associatif est une économie dynamique, créatrice de richesse, porteuse de sens, résiliente. La loi sur l’ESS l’a reconnu et c’est tant mieux, mais cela reste un combat à achever pour les années à venir et la présidentielle sera un enjeu sur ce champ-là.