L’impossible bonheur au travail

Dominique Méda, sociologue du travail répond ici à une interview parue sur le site Métis au début du mois de janvier sur « Le bonheur au travail » à partir du livre « Réinventer le Travail » 1 publié en 2013 dont le matériau de base est une enquête européenne sur le travail que la sociologue a menée.

« Un certain nombre de personnes, certes, se réalisent et même « s’éclatent » au travail. En tous cas, elles attendent clairement cela du travail. Mais cette notion de bonheur est un peu gênante ou inadaptée. Un grand nombre de personnes parlent (…) aujourd’hui de souffrance au travail. Une souffrance qui vient particulièrement du fossé entre ampleur des attentes et absence de réalisation de celles-ci. »

Femmes et jeunes : Une demande d’expression dans le travail

« Le travail reste au cœur des sociétés et des identités, même s’il a perdu son caractère hégémonique. Il est investi d’attentes importantes dans de nombreux registres. La menace permanente du chômage renforce le souci de sécurité économique et donc la recherche d’emplois sécurisants et assurant un revenu décent. Le travail est aussi valorisé pour les relations humaines qu’il permet et le lien social qu’il conforte. Enfin, il est investi d’attentes fortes en termes d’épanouissement. L’accroissement des niveaux d’éducation, en particulier parmi les jeunes, et l’arrivée massive et durable des femmes sur le marché du travail soutiennent la croissance des besoins expressifs liés au travail.

La qualité de l’emploi, une préoccupation d’un autre temps

Mais la crise a stoppé net l’intérêt qui recommençait à s’exprimer pour les conditions de travail et la qualité du travail. En France, par exemple, les organisations syndicales et le gouvernement s’intéressaient de nouveau à la question de la qualité de vie au travail et aux risques psychosociaux. La crise a en effet tout remis par terre….Mais on ne peut oublier que le tournant date, en Europe, de l’année 2002-2003, lorsque le rapport Kok a sifflé en quelque sorte la fin de la récréation et que l’objectif de qualité de l’emploi affirmé au plus haut niveau en 2001 et 2002 a été de fait abandonné. L’Europe actuelle n’a pas mis la qualité de l’emploi au centre de ses préoccupations. Ce sont les considérations économiques et financières qui priment sur tout le reste aujourd’hui. Le problème est que du fait de l’actuelle compétition qui prévaut aujourd’hui en Europe, la bataille de la baisse des coûts du travail et de la dérèglementation peut être sans fin. Et c’est l’ensemble des travailleurs européens qui risque d’y perdre …

En Europe : le travail, une valeur importante

Nous montrons que la plupart des ressortissants européens attachent une très grande importance au travail, avec néanmoins de grandes différences. Par exemple, en 2008 comme en 1999, le Royaume-Uni et les Pays Bas comptent un peu plus de 40% de personnes qui déclarent le travail très important alors que c’est le cas de presque 70% des Français. Comme l’ensemble des Européens mais plus encore que les autres pays, les Français plébiscitent les dimensions expressives et relationnelles du travail. Ils attendent du travail une possible expression de leur singularité, une possibilité de s’exprimer, de dire qui ils sont, mais aussi une bonne ambiance. Ces deux dimensions – expressives et relationnelles – sont fondamentales ; elles ne sont pas contradictoires avec les dimensions plus classiques (instrumentales) du travail, mais elles viennent s’ajouter.

– – – – – – – – – – – – – – – – – – – –

1 : Dominique Méda, professeur en sociologie à l’Université Paris-Dauphine, et Patricia Vendramin, sociologue et codirectrice du Centre de recherche Travail & Technologies de la Fondation Travail-Université à Namur ont publié aux éditions PUF, en 2013 l’ouvrage : « Réinventer le travail ».