Laurent Berger : « Il faut engager une négociation sur la qualité de vie au travail dans l’ESS »

17/05/2017 Parole d'acteurs
Qualité de vie au travail

Au lendemain de l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, quelques semaines après la publication de l’enquête Parlons travail et du 2e Baromètre national de la qualité de vie au travail dans l’ESS par la mutuelle Chorum, Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT répond aux questions du Fil Cides sur l’ESS, la qualité de vie au travail, le dialogue social…

Fil Cides :   Vous travailliez dans l’ESS avant votre carrière syndicale et au moment de devenir permanent à la CFDT vous aviez l’opportunité de diriger une structure d’insertion. Le combat syndical représentait-il à ce moment là une meilleure voie d’engagement ?

Laurent Berger : Lorsque j’étais conseiller en insertion professionnelle, j’étais délégué du personnel CFDT de la structure et militant CFDT, le soir, sur des questions de pauvreté, d’insertion, d’exclusion…
Lorsqu’il y a eu une restructuration dans ma boîte, je n’avais pas trente ans et je me suis dis, autant que ce soit moi qui parte. J’avais trouvé à diriger une structure d’insertion à Tours. Quand les copains de la CFDT l’ont su, ils m’ont dit, « pourquoi tu ne viendrais pas travailler à la CFDT ? »
Ca s’est fait sur un choix militant, mais ce n’était pas un choix radical, je ne pouvais pas faire les deux tout simplement. Le syndicalisme à Saint-Nazaire qui était extrêmement important pour moi ou partir diriger une grosse structure de lutte contre la pauvreté et de chantiers d’insertion, ce qui m’intéressait énormément aussi… Choisir c’est aussi une forme d’abandon.

La CFDT a publié l’étude Parlons travail en février dernier, une enquête inédite par son ampleur (200 000 répondants). Quels sont les principaux enseignements que vous en  tirez aujourd’hui ?

Le principal enseignement  c’est que les salariés se déclarent très majoritairement satisfaits de leur travail. Pour certains syndicalistes, ça pourrait leur faire dire : « à quoi va-t-on  servir ?  » Moi, je suis très content que 77 % des salariés disent aimer leur travail.

Ce  résultat vous-a-t-il  surpris ?

Pas vraiment. Quand il y a eu le débat, sur « faut-il aimer l’entreprise ? » Je disais que c’était un débat totalement idiot. Je me déplace une à deux fois par semaine et à chaque fois je rencontre des gens qui sont fiers de ce qu’ils font malgré les difficultés. Le travail est un lieu d’ambivalences qui sont portées par chacun d’entre nous : il y a des jours où mon boulot me rend extrêmement heureux et d’autre où j’en ai mal à la tête. Ce qui est frappant, c’est que les difficultés que vivent les salariés sont corrélées, à chaque fois, au fait qu’ils n’ont pas suffisamment leur place et leur mot à dire dans l’entreprise.

Oui, les gens aiment leur travail, oui, il y a une intensification du travail -une charge de travail excessive pour plus de 50 % des salariés – et oui, la solution pour eux c’est de pouvoir d’avantage dire leurs mots, avoir une reconnaissance plus forte.

Les premiers résultats ont été publiés pour peser dans la campagne présidentielle. Que peut-on attendre d’autre de ce travail dans les prochains mois ?

Cela a servi durant la campagne présidentielle, nous avons reçu les candidats et c’était quand même le seul moment où on a pu parler sur le travail réel. Nous avons élaboré un manifeste qui est une sorte de cahier revendicatif qui va continuer à vivre. Nous allons porter au nouveau Président de la République, et à la ministre du Travail.

Nous avons d’autres axes pour l’avenir. Nous organisons de nombreux débats autour de l’enquête avec les salariés et un kit d’animation a été réalisé par les militants CFDT. Nous intervenons aussi dans les Universités. Deuxième axe : affiner les résultats. Ici, à la CFDT, nous allons faire des tris croisés (TPE, discriminations, fonctionnaires…) qui viendront en appui des revendication que nous portons ou que nous porterons un peu différemment suite à ce travail. Troisième axe : ces données sont mises à la disposition des chercheurs ou dans le cadre de partenariats. Six centres de recherche sont déjà dessus. Nous livrons gratuitement ces données à deux conditions : partage de nos valeurs (valeurs démocratiques et républicaines) et partage des résultats avec nous.

De nombreux résultats convergent avec ceux de la deuxième édition du Baromètre national de la QVT dans l’ESS. Les différences se situent justement sur l’autonomie et la reconnaissance managériale. Deux items qui donnent une prime à la QVT dans l’ESS. Quels enseignements en tirez-vous ?

De mon point de vue, malgré les efforts qui restent à fournir et on y reviendra, je pense qu’il y a dans l’ESS une reconnaissance de la personne, du travailleur, il y a aussi une forme d’éthique dans nombre de structures. Ce n’est pas généralisé : les cas inverses existent et il y a des difficultés puisque l’intensification du travail est bien réelle (et au même niveau que sur l’ensemble des secteurs d’activité, ndla). Mais je pense que l’ESS, par sa nature, permet une ambiance plus propice à un sentiment de reconnaissance. Malgré les difficultés du métier, on en est plutôt fiers. De la même manière… C’est souvent plus dur dans les grandes structures de l’ESS, qui peuvent, parfois, fonctionner comme une entreprise classique.

Il ne faut toutefois pas se contenter de ce constat. Il y a aussi dans l’ESS des besoins de dialogue sociale, il y a des problématiques salariales, de crise du management, il y a des difficultés de surinvestissement, on demande d’en faire plus parce que « vous comprenez, l’ESS  c’est une cause noble… » et là je pense notamment aux petites structures

Quels seraient les grands thèmes à discuter entre syndicats de salariés et employeurs de l’ESS ?

De la même manière que n’importe quel secteur, l’ESS doit s’interroger sur la reconnaissance du travail et la place qu’elle lui fait dans sa gouvernance. Dans l’ESS, aussi, on considère souvent que le travail est un moyen d’arriver à ses fins et pas d’abord une richesse en terme de reconnaissance qu’elle soit salariale ou relative au déroulement de carrière… C’est pour cela que nous souhaitons qu’une négociation sur la qualité de vie au travail s’engage avec l’Udes. Un document de synthèse a déjà été produit, un état des lieux a été fait à partir de votre premier Baromètre national de la QVT dans l’ESS mais nous n’avons pas su enclencher sur une négociation. Sur l’égalité professionnelle oui, mais pas sur la qualité de vie au travail. Je pense que si on voulait réfléchir à des spécificités de l’ESS, mais aussi, tout simplement à l’amélioration de la QVT, il faudrait que l’Udes engage cette négociation.

Ca veut dire quoi ? ca veut dire qu’il faut adjoindre des pratiques et relations sociales adaptées à  un mode de gouvernance qui est différent du mode de gouvernance de l’entreprise capitalistique. Lorsque j’étais délégué du personnel dans une association d’insertion et que nous réclamions un certain nombre de choses, on nous disait : « ce n’est pas nous, c’est les financeurs… » et ça, c’est parfois des réponses de faignants si je peux me permettre. Ça ne doit pas empêcher de regarder la qualité de vie au travail, l’organisation du travail, les contraintes d’articulation entre vie personnelle et vie professionnelle, la question de la formation, du parcours professionnel et de la montée en compétence… voire même la question du partage du pouvoir.

C’est un appel clair lancé à l’Udes…

Oui. Les gens de l’Udes le savent bien, je tiens toujours le même discours. Ce n’est pas parce qu’on est économie sociale qu’on doit s’exonérer de sa responsabilité d’employeur. Et qu’on doit considérer que le lien de subordination et le rapport de force déséquilibré qu’il induit ne doit pas être rééquilibré par un dialogue social structuré avec les organisations syndicales. Les entreprises de l’ESS ne sont pas vertueuses de par leur statut, elles ne sont pas vertueuses par nature. On peut considérer qu’elles ont une sensibilité supérieure, mais je dirais que cela les oblige plus que les autres à améliorer la qualité de vie au travail et la reconnaissance des salariés. Et l’Udes pourrait guider ce travail-là.

On ne va pas se raconter d’histoires, dans nombre d’entreprises de l’ESS la situation des salariés n’est pas mauvaises et notamment dans les grands groupes. Mais, dans notre enquête, ce sont les fonctionnaires qui ont l’indice de satisfaction et de fierté d’appartenance les plus faibles. Or, objectivement, il y a au moins une crainte qu’ils n’ont pas, c’est de perdre leur boulot du jour au lendemain. Ca veut bien dire qu’une bonne situation ne suffit pas. Et si on ne remet pas la question du travail et de l’écoute du travailleur au cœur des questionnements, nous n’y arriverons pas.

La CFDT est la première organisation de salariés dans l’ESS. Quelle est votre stratégie ?

Nous sommes les premiers, peut-être aussi parce qu’il y a une proximité sur les principes. Mais du coup cela nous oblige encore plus à aller au plus près des salariés pour écouter ce qu’ils ont à dire et tenter de les organiser. Et je pense que l’Udes aurait intérêt, comme l’ensemble des chambres patronales, à entendre que le syndicalisme est en train de changer de visages.

Le syndicalisme porte aujourd’hui une critique sociale forte sur les enjeux principaux des salariés, que ce soit sur le travail, des emplois, des inégalités, de la précarité. C’est aussi un syndicalisme capable de porter des propositions. La CFDT est une force de propositions, nous sommes producteurs d’idées, de revendications qui ont du sens. Nous avons une pratique et une capacité de négocier qui est renforcée du fait des résultats de notre représentativité et de s’engager fermement  lorsque nous sommes convaincus du compromis que nous obtenons. Et comme le syndicalisme change de visage, ce n’est pas le moment de se dire que, moins il y a de dialogue social, mieux on se porte.

Juste après son élection, vous appeliez Emmanuel Macron à « donner de l’air à la société »,  à « partager le pouvoir… » Quels sont vos espoirs d’amélioration du cadre du dialogue social et de reconnaissance des corps intermédiaire ?

Les gens ont besoin de respiration, de prendre part aux choix qui les concernent. Il y a là un enjeu territorial énorme et je pense que l’économie sociale, la CFDT et d’autres peuvent être de vrais acteurs qui permettent de redonner du souffle à la société en redonnant des marges de manœuvre aux citoyens. La mutualité est là-dessus, nous sommes là-dessus, les organisations de jeunesse  sont là-dessus… Il faut qu’on le fasse vraiment, en disant comment réinvestir le territoire. Mais il ne faut pas le faire tout seul. Il y a plein d’acteurs, des collectivités locales… Notre enquête dit que les travailleurs veulent avoir prise sur leur travail. En bien les citoyens veulent avoir prise sur leur vie, sur les choix qui les concernent.

C’est pourquoi je suis un peu agacé sur le fait qu’on passe très vite à la question «  ordonnance ou pas ordonnance ? ». Le monde du travail est traversé d’intérêts divergents qui doivent se confronter pacifiquement pour essayer de trouver des compromis. Le Président de la République est élu, il est légitime. Mais s’il compte passer sans concertation, sans écoute des organisations syndicales comme patronales,  il se plantera.

Quel serait le signe que le Président de la République vous a entendu ?

Qu’il prenne le temps de poser sur la table ce qu’il compte faire sur la question et du Code du travail, et des instances représentatives du personnel. Et qu’il nous donne de l’espace pour dire pourquoi nous sommes en désaccord, sur quoi nous faisons des propositions, ce qu’il faut améliorer pour atteindre un accord. Nous ne pouvons être contraints, a priori, par une échéance calendaire qui est celle d’août, alors qu’il y a obligation de faire quelque chose d’intelligent et constructif qui soit utile pour les entreprises, mais aussi pour les travailleurs.