Guillaume Quercy, directeur de l’Uriopss Ile-de-France : « Il faut savoir écorner l’image des responsables politiques quand ils sont dans l’erreur »

29/09/2016 Parole d'acteurs
Observation et promotion de l'ESS

Après plus de neuf mois de mobilisation des associations en Essonne au sein d’une « Interfédérale » pour obtenir le paiement des aides sociales légales par le Département,  le directeur de l’Uriopss Ile-de-France et porte-parole de l’Interfédérale en tire les enseignements.

Le Conseil départemental de l’Essonne a adopté le 26 septembre la charge d’engagement que l’Interfédérale a négocié pied à pied durant neuf mois. Vous pouvez crier victoire ?

Je ne pense pas que le langage sportif ou guerrier soit approprié sur ce type de sujet. Il y avait une infraction forte du Département au regard du droit et elle ne sera pas réparée puisque qu’il ne paie pas intégralement ses créances dès aujourd’hui. On voit là, que l’application du droit est aussi une affaire de rapport de force et de capacité à se mobiliser. Cela devrait nous inciter à nous interroger sur la situation de l’Etat de droit dans notre pays.

Ceci étant dit, ce protocole est une avancée très significative par rapport à ce que nous connaissions au mois de décembre. Nous avons utilisé tous les leviers possibles (recours contentieux, manifestation sous les fenêtres du département…) sans jamais rompre le dialogue. Les associations ont une vocation à être critiques, elles ont un rôle de plaidoyer à jouer et cela doit se faire dans le dialogue avec les pouvoirs publics car, in fine, c’est le respect des droits des personnes qui est le sujet.

Comment avez-vous géré cette tension entre instaurer un rapport de force et préserver l’espace du dialogue ?

Il y a deux éléments clés. Le premier, c’est évidemment la solidarité dont ont fait preuve l’ensemble des fédérations membres de l’Interfédérale et la grande réactivité des associations adhérentes de ces fédérations. Cette solidarité a permis de démontrer que derrière le plaidoyer politique que l’on faisait, il y avait une réalité humaine de présidents d’associations, de directeurs, de salariés, de personnes aidées, de familles. En s’appuyant sur cette solidarité, nous avons mené un travail important de coopération entre acteurs pour se mettre d’accord sur des positions, sur des analyses, sur les termes à employer.

Il y a eu des moments plus difficiles que d’autres et il ne vous aura pas échappé que nous sommes partis plus nombreux que nous ne sommes arrivés (trois organisations d’employeurs ont quitté le collectif au printemps, ndlr). Mais les douze fédérations qui ont négocié jusqu’au bout, ont eu des échanges très fluides parce que nous avions pris le temps de nous comprendre, de discuter et aussi parce que nous nous sommes fait accompagnés sur le plan juridique pour objectiver les points de vue. Nous avons finalement acquis une culture commune du sujet qui était le notre. Plusieurs d’entre nous ont en tête de capitaliser sur cette expérience de l’Interfédérale pour améliorer encore la représentation et la force du secteur privé non lucratif en Ile-de-France.

Le deuxième facteur clé a été notre lucidité sur l’évolution qu’a connue le champ politique lui-même. Les interlocuteurs publics, en particulier sur le plan politique, sont aujourd’hui beaucoup plus sensibles qu’hier, aux questions d’image. Il faut savoir utiliser cette sensibilité en écornant l’image de responsables politiques quand ils sont dans l’erreur, de notre point de vue bien entendu. Mais il faut aussi concourir à restaurer une image plus positive du politique quand, au contraire, il rentre dans une logique beaucoup plus constructive et plus conforme aux droits et en particulier aux droits des personnes. Nous sommes des acteurs qui concourons à la vie démocratique de notre pays. Nous devons donc prendre des positions, les affirmer et en même temps contribuer à ce que notre société ne se grippe pas et qu’elle soit toujours plus ouverte.

Vous évoquiez, le moment où trois grosses fédérations (Synerpa, Fehap, Nexem ex- Synéas Fegapei) quittent l’Interfédérale. Avez-vous craint un délitement de la mobilisation ?

L’élément important est que l’Interfédérale a toujours travaillé en lien avec les adhérents concernés.  L’Interfédérale n’a pas été qu’un huis clos entre présidents ou directeurs de fédérations. Nous avons multiplié les moments d’échange avec les adhérents sur la stratégie à mettre en œuvre. Lorsque trois syndicats d’employeurs se sont retirés, ce sont nos adhérents qui nous ont incités à continuer en disant   » si on s’arrête aussi vite, en ayant obtenu aussi peu, nous n’avons plus aucun espoir d’obtenir quoi que ce soit demain « . Et c’est vrai. Quand des élus ont été sensibilisés par des réactions fortes, par une certaine ténacité, une permanence d’action, ils font un peu plus attention la fois suivante.

Est ce que ça va laisser des traces dans les relations entre fédérations ?

Je ne crois pas. D’une part, la signature de la charte est proposée à tous les acteurs concernés. Il n’y a pas de droit de propriété de l’Interfédérale et cela n’a jamais été l’enjeu.  D’autre part, sans langue de bois aucune, nous avons été sur un sujet compliqué que nous avons traité honnêtement avec nos cultures d’organisation, notre appréciation du sujet. Nous travaillons tout à fait bien avec les uns et les autres sur d’autres sujets. Tout le monde a vocation à retravailler avec tout le monde parce que nos adhérents et les personnes qu’ils accompagnent ont besoin encore plus qu’hier d’être fortement représentés.

La manifestation de rue n’est pas fréquente sur ce type de mobilisation. A quel moment décidez-vous d’utiliser cette arme ?

On en arrive là parce que nous n’arrivons pas à avoir un interlocuteur. Nous étions reçus mais ils cherchaient surtout à gagner du temps et nous ne parvenions pas à accrocher sur une discussion de fond. Nous parlions droits des personnes et on nous répondait colonnes de chiffres, budgets. C’est un signe des temps. Cela montre à quel point le contexte est problématique et pas seulement en Essonne. Les restrictions budgétaires, la manière dont le politique se saisit aujourd’hui des sujets de santé ou des sujets sanitaires et sociaux, les difficultés que peuvent avoir les salariés des structures adhérentes, les problématiques liées à la gouvernance associative… font que les mécanismes qui auraient pu réguler ces sujets là sont grippés.

A partir de quand cela bascule sur les sujets de fond ?

D’une part, le président du Conseil départemental s’est lui-même investi, ce qui a quand même changé la nature de la discussion. Nous entrons alors dans une discussion politique au sens noble du terme. Le deuxième élément déterminant, c’est la manifestation. Et le troisième, bien sûr, c’est le contentieux. Le département a bien vu que, juridiquement, si les contentieux se multipliaient, il allait être en très grande difficulté. Cela a changé la nature de la discussion.