ESS : les économistes ont une connaissance fragmentaire du secteur

Plusieurs entretiens ont été réalisés auprès d’économistes de renom pour évaluer leur connaissance et leur perception de l’économie sociale et solidaire. Menés par Philippe Frémeaux, éditorialiste à Alternatives économiques, à la demande du Labo de l’ESS, on découvre, sans surprise, que beaucoup d’entre eux ont une vision parcellaire du secteur et que la portée de transformation sociale revendiquée dans l’ESS est loin de faire l’unanimité. Décryptage.

Le cadre de l’étude

Intitulée « les économistes interrogent l’ESS », l’enquête du Labo de l’ESS a été réalisée soit sous forme d’interviews directes, soit par courrier électronique. Vingt quatre économistes ont répondu. Dans les deux cas, on leur demandait de citer des organisations de l’ESS, de préciser leur apport à l’économie et à la société, de vérifier s’ils connaissaient plus en détails certaines initiatives (finances solidaires, pôles territoriaux de coopération économique, entrepreneuriat social, etc.). D’autres questions figuraient également notamment : « êtes-vous prêts à étudier le potentiel de transformation sociale que porte l’ESS » (modes de gouvernance, relations entre acteurs économiques, objet social spécifique) ? Et pour finir : « N-y aurait-il pas des raisons intrinsèques à l’ESS qui limitent la pertinence de cet objet ? ».

Une bonne définition du champ

Selon les économistes interrogés, les caractéristiques des organisations de l’ESS sont principalement ses statuts, « qui les distinguent des sociétés de capitaux ». Certains élargissent leur définition à l’objet social. C’est le cas de Blanche Segrestin, professeur à Mines-Paris-tech qui détaille : ces structures « visent à traiter des enjeux sociaux et environnementaux » ou de Florence Janny-Catrice, professeur à l’université de Lille qui souligne, « qu’il s’agit d’abord des organisations qui réfléchissent à leur finalité et qui le font dans un cadre à lucrativité limitée ou sans lucrativité ». Pour Daniel Cohen, professeur à l’ENS et vice président de Paris-School of Economics (PSE), l’ESS est « un secteur qui se développe entre ce que l’on appelle classiquement le marchand et le non marchand ». D’autres économistes interrogés mettent l’accent « sur les modes de gouvernance spécifiques revendiqués par l’ESS », et d’autres encore sont très critiques sur l’objectif de transformation sociale qui caractérise l’ESS. Ainsi Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS et professeur à PSE, note : « Si l’on voulait avoir un vrai objet économique identifié, il faudrait additionner l’objet social et solidaire et, en même temps, être au clair sur un format en termes de démocratie interne de ces structures, en termes de mode d’utilisation durable des profits et du capital ». Toutes ces réponses, commente Philippe Frémeaux dans la note de synthèse de présentation de l’étude prouvent que les économistes interrogés « définissent relativement bien le champ de l’ESS ».

Une identification assez floue : les associations rarement citées

Qu’en est-il quand l’enquête demande aux économistes d’entrer dans le détail de leur connaissance ? Les réponses sont « inégales, révélant pour nombre des économistes interrogés, une connaissance parcellaire. Jean Gadrey, professeur émérite à l’université de Lille I, et fin connaisseur de l’ESS, considère que le cœur de l’ESS est formé de petites associations locales, territoriales, qui produisent du lien social et de la solidarité de proximité ». Christian Chavagneux, rédacteur en chef de la revue d’Economie politique, qui est également impliqué dans les débats autour de l’économie du secteur relève que dans les institutions financières de l’économie sociale, on observe des comportements qui sont strictement identiques à ceux observés dans les banques à caractère capitaliste ». Une lecture parcellaire, mais révélant un regard approfondi, clivant et engagé.

Pour d’autres, leur connaissance de l’ESS laisse supposer une méconnaissance, ainsi Anton Brender, professeur associé à l’Université Paris Dauphine, économiste à Dexia AM, « cite d’abord le Crédit coopératif laissant de côté l’ensemble du champ associatif » ou Dominique Pilhon, professeur à l’Université Paris XIII et président du conseil scientifique d’Attac qui identifie le secteur aux finances solidaires, ou Roger Guesnerie, professeur au collège de France, qui pense aux mutuelles et assurances. Ces réponses, observe Philippe Frémeaux, « citent rarement les associations qui forment les plus gros bataillons de l’ESS ».

Un apport sociétal et social reconnu par certains

Mais que pensent-ils de la contribution de l’ESS à la société ? Il y a ceux qui ont un avis positif et une observation pertinente, comme Florence Jany-Catrice qui indique que « les têtes de réseau de l’ESS jouent un rôle très net dans la co-construction de certaine politiques publiques et notamment les politiques sociales » ou Jean Gadrey qui note que « l’ESS concourt, au-delà de la solidarité nationale et organique, a priori prise en charge par l’Etat, quoique de moins en moins, à la production de solidarités de proximité… Pierre-Yves Gomez, professeur en management stratégique et directeur de l’Institut français du gouvernement des entreprises a lui aussi un regard en phase avec la réalité du secteur : « L’ESS constitue une part importante de la fabrique de l’économie et de la protection sociale et c’est une façon de faire marcher l’économie de manière différente de la société de capitaux ». Et, selon lui « les principes qui fondent l’économie sociale sont extrêmement importants pour penser l’après-crise. » Mais cette vision « demeure minoritaire », analyse Philippe Frémeaux et la plupart des économistes interrogés portent un regard « macro » sur l’ESS. Anton Brender dit par exemple : « Nous avons bien un problème de solidarité, mais il faut le poser dans un cadre différent de celui de ESS. Elle remplit une fonction positive, mais qui est très loin de ce dont on aurait besoin au niveau macro-social ». (…) Toutefois, l’économiste reste ouvert et dit : «La question posée est de savoir comment faire fonctionner des organisations sociales de manière efficace eu égards aux buts qu’elles sont censées servir ? ».

Au final, « il ressort de cette étude, conclut son auteur, que l’ESS mérite sans doute plus d’intérêt de la part des économistes, au-delà de la minorité d’entre eux qui en ont fait (déjà) leur objet d’étude. Mais le monde de l’ESS doit aussi réfléchir aux raisons propres à l’ESS qui expliquent le peu d’intérêt qu’elle suscite chez les économistes ».

Une double observation que le titre de l’étude « les économistes interrogent l’ESS » n’a pas prise en compte.

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Pour télécharger la note de synthèse de l’étude du Labo de l’ESS « Les économistes interrogent l’économie sociale et solidaire » :

www.lelabo-ess.org