Christophe Itier, Président du Mouves : « J’ai la volonté d’amener d’avantages de grands opérateurs du médico-social vers l’entrepreneuriat social »

08/09/2016 Parole d'acteurs
Observation et promotion de l'ESS

Christophe Itier, directeur général de La Sauvegarde du Nord, association cinquantenaire du secteur médico-social du nord de la France a été élu président du Mouves. A 47 ans, ce dirigeant associatif passé par les collectivités territoriales et le cabinet Deloitte, souhaite élargir la base du Mouves et fait de l’innovation financière et de la mesure de l’impact social ses principaux sujets.

Fil Cides : Vous avez pris la direction de l’association La Sauvegarde du Nord en 2010 à un moment de crise organisationnelle et financière, et lui avez fait prendre, dites-vous, un virage entrepreneurial. Ouverture aux fonds privés (fonds de dotation, expérimentation du contrat à impact social), stratégie de croissance externe qui a fait passer l’effectif de un millier à 1500 salariés. Qu’est-ce qui a changé entre le modèle historique et l’entreprise sociale d’aujourd’hui ?

Christophe Itier : Comme beaucoup d’associations, La Sauvegarde n’assumait pas réellement le fait d’être une entreprise. Mais il suffit de s’occuper de gestion ou de droit du travail pour réaliser qu’une association, de ce point de vue, est une entreprise comme une autre. L’assumer c’est aussi faire entendre à nos financeurs qu’en tant qu’entreprise, nous avons des besoins de trésorerie, qu’on ne peut être payés au lance-pierre à 150 voire 200 jours de délai, quand ce n’est pas à 270 jours… Ensuite, être entreprise sociale, c’est assumer la nécessité de changer le modèle économique de nos associations. Force est de constater que malgré les évolutions législatives et règlementaires, malgré les restrictions budgétaires qui n’en sont qu’à leurs débuts, notre secteur n’a pas fait cette mutation qui nous amène vers l’hybridation des financements, vers la capacité de mesurer sa performance : ce qui est déjà nécessaire pour les partenaires publics et encore plus vrai si, demain, nous allons chercher des financeurs privés pour financer nos actions.

Quand nous avons lancé un fonds de dotation en 2013 pour lever des fonds de mécénat d’entreprises, on me disait que nous vendions le social à l’économie de marché. Trois ans après, nous avons levé un million d’euros qui ont permis de faire émerger partout dans l’association des projets, petits ou grands, complexes ou simples qui n’auraient jamais vu le jour si nous étions allés taper à la porte des financeurs publics. Et nous n’avons rien remis en cause de nos valeurs, de notre efficacité sociale ou de nos orientations stratégiques.

Quel est le budget de La Sauvegarde du Nord ?

76 millions d’euros dont 5 % de fonds privés aujourd’hui. Une part de nos activités obéit à des compétences légales du Département et de l’Agence régionale de santé pour lesquels les financements privés resteront marginaux. Mais sur nos projets de développement sur le champ de l’insertion professionnelle en lien avec l’activité économique, ou sur les nouveaux modèles que nous imaginons où nous associons des compétences de l’association avec des stratégies industrielles ou commerciales, nous sommes sur des modèles financés à 90 % par le privé.

Comment imaginez le paysage associatif dans 20 ans ?

Je pense qu’au moins un tiers voire la moitié des acteurs actuels auront disparu de la carte, soit par difficulté économique, soit par rapprochement, regroupement ou fusion. C’est un phénomène inéluctable et malheureusement, le mouvement de concentration des acteurs associatifs ne se fait pas assez rapidement, selon moi, sous couvert de préservation de la « biodiversité associative » et d’ambiguïté des pouvoirs publics qui ne poussent pas suffisamment dans ce sens. Or, les économies tant recherchées sont là, évidentes dans cette concentration. Et on constate tous les jours que pour garantir l’emploi des professions sociales en cas de difficulté, il est important d’être un gros opérateur. Le deuxième volet, c’est la montée en puissance de modèles économiques d’entreprises sociales type SAS et SARL qui porteront des projets d’intérêt général adossés au marché, tandis que les modèles historiques vont fortement évoluer avec l’hybridation des financements. Alors que cette ESS est à 80 % de fonds publics aujourd’hui, on sera plutôt à 60/40 dans une dizaine d’année.

Le dernier volet dépend des pouvoirs publics. Soit ceux qui nous gouverneront favoriserons l’émergence de ce type de modèle et à ce moment là nous pourrons continuer à servir les besoins existants et les nouveaux besoins. Soit on reste sur le modèle actuel et on servira de moins en moins de personnes et on ne pourra pas répondre aux nouveaux besoins à commencer par ceux liés au vieillissement.

Vous dites aussi qu’il faut assumer la relation de prestataire de la puissance publique alors que d’autres évoquent la nécessité de revoir cette relation pour générer une véritable coproduction des politiques publiques et favoriser l’innovation sociale. Est-ce une différence fondamentale avec votre vision ?

Dans une relation contractuelle a fortiori sous contrainte économique forte et avec l’asymétrie des signataires (que pèse une entreprise sociale face à l’Etat ou un collectivité territoriale ?), la notion de partenaire ne veut pas dire grand-chose… D’accord, il y a débat entre subvention et commande publique. Mais quelque soit le support juridique, je constate que la puissance publique ne paye plus le temps d’administration qui nous sert pourtant à préparer, répondre et gérer l’action qu’elle souhaite financer. Donc nous sommes déjà dans une logique de paiement de prestations de service et ce quelque soit la forme juridique. Mais à ne pas le reconnaitre, nous ne bénéficions pas de la protection juridique de tout prestataire de service (respect des devis, des paiments, etc). C’est pourquoi je pense qu’il faudrait être aussi clairement en appel d’offres et plus en appels à projets., voire même contractualiser des DSP (Délégation de Service Public)

Etre sur le marché… mais comment être à armes égales face aux autres acteurs du marché, sachant que les pouvoirs publics ne sont pas toujours enclins à donner raison aux associations sur cette égalité de traitement ou que la puissance de lobbying du Medef est bien plus forte que la vôtre…

Sur la capacité de lobbying, de fait nous sommes beaucoup plus faibles que le secteur marchand notamment parce que notre représentation est aussi atomisée que ne l’est notre secteur. Du côté des syndicats employeurs, le mouvement de rapprochement n’en est qu’à ses début et, encore une fois, on le fait la baionnette pointée dans le dos à cause de la baisse des financements publics. Le lobbying auprès des pouvoirs publics est quelque chose qu’il faut porter et nous souhaitons continuer le faire fortement au Mouves, comme nous avons pu le faire à l’occasion de l’élaboration de la loi Hamon sur l’ESS.

Sur la concurrence. Le modèle de l’ESS ne pourra pas être le modèle dominant. De nombreux secteurs lui échapperont et c’est ainsi. Mais, il y a aussi dans l’ESS de l’espace pour des politiques de solidarité qui ne pourront être soutenues que par les pouvoirs publics car n’appelant à aucun mécanisme de rentabilité d’aucune sorte. Donc certaines activités peuvent relever du marché, tandis que d’autres domaines d’interventions resteront étrangers au marché, et d’autres encore seront hybrides. C’est la vision inclusive de l’entrepreneuriat social telle que nous la concevons au Mouves.

En ce qui concerne la concurrence entre organisme marchands et organismes à lucrativité limitée. Il y a des stratégies d’alliance à avoir. D’une part nous le faisons beaucoup avec des entreprises qui répondent à des clauses d’insertion dans des appels d’offresq publics. D’autre part, nous sommes aussi des accélérateurs de structuration de politique RSE dans les entreprises marchandes, ce qui nous permet, à nous, de monter et financer des projets innovants et autonomes. Un exemple : le groupe roubaisien Id Group (marques Okaïdi, Jacadi, Oxybull…), qui a intégré notre fonds de dotation, a développé une politique RSE orientée sur la petite enfance. Le groupe gère aujourd’hui 35 crèches sociales et médico-sociales. En échangeant sur leur réseau de crèche, nous avons évoqué la question des troubles de l’attachement chez le nourrisson. Nous avions une compétence en interne sur cette problématique et eux la connaissance du besoin et la maîtrise du modèle économique particulier des crèches. Nous nous sommes alliés, nous sommes en train de faire le « tour des popotes » institutionnelles nationales et régionales pour développer une crèche spécialisée sur les troubles du comportement qui aura vocation à accueillir les enfants mais aussi à former toutes les auxiliaires de puériculture des crèches du groupe. Après expérimentation, nous visons une labellisation par la CNAF d’un protocole de formation destiné à toutes les auxiliaires de puériculture de France.

Pour résumer, quand on évoque la concurrence avec le privé lucratif, vous répondez « pensons alliance »…

Il y aura de la concurrence, nous le voyons sur les Ephad et nous constatons la tendancel lourde des politiques sociales qui visent aujourd’hui à solvabiliser la demande plutôt que l’offre. Les allocations permettent de créer des marchés et dès lors nous sommes en concurrence avec le privé. Ce mouvement de fond répond à des obligations et à un cadre européen, mais aussi, sur un plan plus politique , à des principes libéraux de liberté d’adhésion des personnes et de parcours de l’usager. A nous de nous adapter à cette nouvelle donne. Soit on prend des pancartes, on descend dans la rue, et on cherche à renverser la table – mais je n’y crois pas une seconde – soit on se demande comment faire évoluer le modèle historique vers un peu plus de marché, un peu plus d’économie et de mesure de la performance.

Pourquoi avez-vous décidé de vous engager à la tête du Mouves aujourd’hui ?

J’ai présenté ma candidature pour continuer le travail de plaidoyer sur l’entrepreneuriat social, pour travailler sur l’environnement financier et économique pour que nos entreprises, qu’elles soient émergentes ou en phase de changement d’échelle puissent trouver des appuis en terme de fonds pour développer leurs activités. Enfin, la mesure de l’impact social est un enjeu majeur pour l’ESS et notamment pour l’entreprise sociale.

Dans l’ADN de ma candidature, il y a aussi la volonté d’amener d’avantages de grands opérateurs du médico-social vers l’entrepreneuriat social et au sein du Mouves. Le Mouves est parfois perçu uniquement comme le représentant des entreprises à caractère commercial et développant des actions d’intérêt général. C’est faux car nos adhérents sont pour moitié des acteurs historiques (associations, fondations coopératives) et à moitié des opérateurs commerciaux.

Scop, Association, SAS, SA, SARL, … peu importe le statut, nous sommes tous des entrepreneurs sociaux et je dirais même que nous sommes d’abord tous des citoyens engagés, avec une façon de voir la société, de réhabiliter le vivre ensemble aujourd’hui, en ne s’appuyant pas uniquement sur les valeurs essentielles, mais en développant le langage de la preuve et en imaginant des modèles économiques qui permettent de travailler à cette ambition pour la société française.

Nous envisageons d’ailleurs de modifier notre système d’adhésion. Le Mouves est un mouvement d’entrepreneurs sociaux dont les adhérents sont des dirigeants à titre personnel, ou des entreprises en tant que telles. Nous souhaitons pour demain que toute personne qui croit en cette cause et voit l’intérêt de ce que nous défendons puisse adhérer au Mouves, pour le coup, de manière citoyenne.

Nous lancerons une campagne d’adhésion, mais nous travaillons aussi aux modes d’engagement, aux services rendus aux adhérents que nous pourrions imaginer. L’élection présidentielle est devant nous. C’est une fenêtre tir pour défendre quelques idées fortes. Nous ne feront pas de Livre Blanc, chaque tête de réseau en sortira un, mais nous nous concentrerons sur deux ou trois propositions fortes.

Lesquelles ?

Dès septembre nous lançons une consultation qui ira de nos adhérents entrepreneurs et sympathisants via des réunions en région et une plateforme collaborative afin de déterminer quels seraient les deux ou trois propositions phares qu’il serait utile de porter auprès des candidats à la présidentielle. Le financement sera un élément important, ainsi que la mesure de l’impact social. Mais comme on rentre dans une consultation, je ne vais pas plus présager de ce que cela donnera. Mi-janvier nous organiserons une convention afin de présenter les résultats et donc nos idées phares et nous partirons à la rencontre des candidats à la Présidentielle pour obtenir d’eux des engagements.