« Ce qui devrait être au cœur de la relation, c’est l’analyse du travail »

La deuxième édition du livre « Les risques du travail. Pour ne pas perdre sa vie à la gagner » vient de paraître aux éditions La Découverte. Un ouvrage collectif, dont la première version datait de 1985. Dirigé par quatre personnes : une sociologue (Annie Thébaud-Mony, photo) et trois chercheurs, cet ouvrage très éclairant, complet et international auquel une centaine d’auteurs ont collaboré, a une visée pédagogique auprès des CHSCT, des IRP, et plus généralement auprès de celles et ceux qui se sentent impliqués dans les questions de souffrance au travail.  A lire de toute urgence.

Entretien avec Annie Thébaud-Mony

Quelles sont les évolutions majeures que vous constatez depuis les années 80, date à laquelle un premier ouvrage auquel vous aviez participé, avait été publié ?

Lorsque le premier livre est sorti en 1985, il y avait un déficit d’information sur l’ensemble des effets du travail sur la santé. On abordait ces questions sous l’angle de l’ergonomie, les risques physiques et chimiques, la psychopathologie du travail et ces connaissances étaient peu diffusées notamment auprès des syndicats. Aujourd’hui, il y a de très nombreuses informations et le livre en fait le tri. Par ailleurs, s’il y a eu des évolutions, par exemple sur l’ergonomie des postes, elles n’ont pas remis en cause des transformations à l’œuvre dans l’organisation du travail depuis trente ans.

Le premier constat est que pour faire des économies et transférer la gestion des risques du travail, les entreprises recourent à la sous-traitance, ce qui leur évite d’avoir à prendre en charge les contradictions du travail réel. Les entreprises donneuses d’ordre font gérer les risques par d’autres entreprises et supporter les conséquences par d’autres catégories de salariés que les leurs. En sous-traitant, on dispose d’un outil de dissimulation et l’on rend ainsi invisibles les conséquences du travail (accidents du travail et maladies professionnelles). Cette situation se traduit par la pratique des appels d’offre, à l’année, le plus souvent, par exemple dans les hôpitaux, les collectivités territoriales. Ils reposent sur une logique de moins disant, de low cost, qui aboutit au recours au travail temporaire et à une sélection des intérimaires. Avec des conséquences catastrophiques sur les conditions du travail réel.

Ce phénomène a commencé en 1972 avec la légalisation du travail temporaire et la loi sur la sous-traitance de 1975. A partir des années 90-2000, le nettoyage et l’entretien ont été systématiquement externalisés. L’usine AZF en est un exemple typique. Or, chez les sous-traitants, la plupart du temps, il n’y a pas de CHSCT, pas de représentation syndicale. Or l’exercice du contre pouvoir pour l’amélioration des conditions de travail n’est possible que si les IRP représentent ceux qui font le travail. La solidarité est à reconstruire entre les travailleurs permanents et ceux de l’extérieur.

Parallèlement, et en lien avec ce qui précède, l’autre grande évolution, c’est l’intensification du travail depuis la fin des années 80. La sous-traitance – qui est un marché commercial entre deux entreprises – détruit le lien entre celui qui prescrit le travail (donneur d’ordre) et ceux qui l’exécutent. La sous-traitance a joué un rôle très important dans les phénomènes de précarisation, d’intensification et d’invisibilité du travail.

Vous évoquez, dans le livre la relation entre la démocratie dans l’entreprise et la santé au travail. Quels liens y voyez-vous ?

Ces observations partent de l’expérience. On se heurte à une contradiction entre un impératif de démocratie et le management par objectif.  Avec le manager chargé de faire appliquer des objectifs, la négociation porte sur le résultat et non sur les moyens d’atteindre celui-ci  ; ces objectifs sont déterminés de façon abstraite, par exemple, à la Sécurité sociale ou dans les hôpitaux, on a transformé l’obligation du travail en obligation de résultats. Ce qui devrait être au cœur de la relation, c’est l’analyse du travail. C’est par la connaissance du risque que l’on fera évoluer ces situations et que l’on pourra construire un monde du travail habitable. Encore faut-il que les salariés pèsent sur le choix de l’organisation du travail. C’est à partir d’une implication très concrète des salariés et des collectifs de travail très organisés que l’on fait avancer les choses.

La dernière partie du livre est consacrée à « Agir sur les risques, mode d’emploi », quelles en sont les principales préconisations ?

Même si le rapport de force est très défavorable, on peut lutter, en utilisant les marges de manœuvre qui existent dans les lois, le Code du travail, mais aussi en faisant usage d’outils d’expertise et en ayant recours à la justice. Les expertises CHSCT débouchent sur des préconisations, qui, lorsqu’elles se mettent en place, contribuent à une amélioration préventive, voire peuvent modifier l’organisation du travail, à l’origine de la souffrance. Mais ces luttes restent locales. D’une manière plus globale, dans le livre, nous préconisons, par exemple, au niveau européen qu’il y ait une « resolidarisation » entre les différentes entités d’une entreprise, qui sont actuellement mises en concurrence.

Ce qui peut d’une manière générale faire évoluer les organisations du travail, c’est une alliance entre un collectif organisé (salariés, syndicats, IRP), avec des médecins du travail, des inspecteurs (trices) du travail, des chercheurs, des ergonomes, qui peuvent aider à réaliser l’expertise. La présence de juristes, d’avocats est indispensable, permettant l’intervention de juges en référence aux droits des travailleurs.

«  Les risques du travail. Pour ne pas perdre sa vie à la gagner ». Ed. La Découverte. 28 euros. On peut se le procurer sur le site : www.editionsladecouverte.fr